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La
Bulgarie Danubienne et Balkan (études de voyage 1860-1880)
F.Kanitz
1882
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Notre
caravane, escortée de deux zaptiés, descendit la vallée
de la Béla-Réka. Les eaux de la petite rivière
sont en général fort paisible, mais parfois elles se soulèvent
comme un torrent.Les ruines d'rne ancienne petite ville turque, près
de Kerpets, témoignent de leurs ravages.
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Nou
élevant sur sa rive droite jusqu'au village de
Mezra, nous entreprime
de rechercher les antiquités, enfouies, nous avait-on dit, dans
les environs. Mais une pluie diluvienne avait changé le sol en
une mer de boue, et nous songions déjà à repartir
comme nous étions venus, lorsqu'une pierre nous fut signalée
dans la maison de Dragan Stoianov. C'était une inscription de
l'époque de Caracalla. Le nom de l'empereur avait été
martelé après sa mort, comme sur la plupart de ses monuments.
Quelques instants plus tard, accompagnés par la fille de la maison,
nous étions sur la surveillance de la grande voie de l'Isker.
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Le
han de Mezra est situé près du gué de l'Isker,
par lequel doivent se rendre pour passer au petit chef-lieu tous les
habitants des nombreux villages établis au sud-ouest du district.
Midhat avait eu l'intention d'y bâtir un pont; mais, après le
rappel du pacha, son projet tomba dans l'oubli. La rivière est
ici très profonde, et nous fùmes heureux de l'avoir traversée
sans accident. Un peu avant Lioutibrod, les détails pittoresques
du paysage se multiplient, et une jolie chapelle, construite par un
paysan pour consacrer la mémoire de quelque événement
de famille, nous offrit on lieu de repos des plus romantiques.
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Quelque
fut d'ailleure mon étonnement de renconter en cet endroit un
monument dont la forme rappelait bien moins les contructions de l'église
orthodoxe que celles de l'église romaine, une surprise bien autrement
vive m'attendait tout près de là. Du haut d'un contre-fort,
revetu de taillis et de chemps cultivés, projeté par un
massif calcaire aux vastes créneaux, plusieurs murailles verticales
de 3 à 5 métres d'épaisseur et de 50 à 80
métres de hauteur descendaient perpendiculairement sur la rive
guache de L'Isker. Habiles comme nul autre peuple à profiter
des accidents de terrain, les Romains n'ont pu rencontrer sans en tirer
parti ces colossales murailles élevées régulièrement
par la nature.
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A
l'aide de fortes maçonneries, ils fermérent aux deux extrémités
le couloire formé par les murailles naturelles et en firent un
castrum pourvu de deux cours immenses que contenaient probablement les
logements de la garnison. On donne à ce castellum, dans le pays,
le nom de Korintgrad.
A quelque destance se dresse un grand tumulus; c'était le plus
rapproché du versant septentrional du Balkan que j'eusse rencontré.
La tradition en a fait le piédestal d'un temple paien où,
sans doute, avant d'entreprendre la traversée du défilé,
les voyageurs sacrifiaient aux dieux pour se les rendre favorables.
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Nous
revinmes à Lioutibrod
(mauvais gué); une voie d'eau se déclara au bac pendant
le passage de la rivière; peu s'en fallut qu'il ne coulât. Déjà
les femmes se signaient et appelaient à leur aide tous les saints
du Paradis; mais le travail persévérant des hommes nous
tira de ce mauvais pas.
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Quelques
résultats que j'eusse attendus de la journée du lendemain,
où j'allais enfin pénétrer dans la gorge de l'Isker,
il m'était réservé bien davantage, et je puis noter
cette journée comme une des plus inéressantes de mes voyages.
Aucun nuage ne voilait la pureté du ciel lorsque notre caravane,
descendant la pente de Lioutibrod, s'achemina vers l'Isker.A trente
métres au-dessus du fleuve, la route se replie sur les coteaux
tapissés de gazon, et, une demi-heure pous tard, elle émerge
dans une merveilleuse enceinte de rochers, à travers laquelle
les eaux vertes de l'Isker précipitent leur pente. Au premier
coup d'oeil, nul vestige de chemin ne trouve place dans ce désordre,
et pourtant notre guide, indiquant du doigt à des hauteurs vertigineuses
une mince ligne à peine visible qui accrochait ses ressauts à
la muraille rigide, nous raconta que, trois semaines auparavant, un
moine et son cheval avaient roulé de là dans le précipice.
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Nous
mimes pied à terre, et, tenant nos betes par la bride, l'un après
l'autre, avec précaution, nous cotoyames la falaise, qui domine
ici l'Isker d'au moins 350 mètres. Parfois une dalle, posée
de biais sur un appui vacillant, semblait au moindre choc prete à
glisser dans l'abime; les petits débris dévalaient avec
fracas, tandis que l'ample muraille opposée se recouvrait, de
la base au faite, d'un réseau d'aiguilles et de dentelures d'une
blancheur éblouissante. Pas un arbre dans lequel put s'abriter
un oiseau voyageur; à peine un buisson; mais partout de grands
lézards couleur émeraude fuyant d'un trait entre les blocs
crevassés sur lesquels l'araignée tend sa toile délicate.
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Enfin,
la falaise décrit un léger demi-cercle, le sentier contourne
sa dernière assise, et nous nous trouvons transportés
tout à coup sur une pente où les calcaires se revetent
de hetres, de chenes et de bouleaux. Le sentier, laissant à droite
et à gauche les ruines de deux petits chateaux romains, passe
sur un éperon rocheux qui surplombe la vallée. L'ancienne
voie romaine aurait-elle jadis suivi le bord du fleuve, au-dessous du
tracé acturel?
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Nous
descendions à travers les taillis vers l'Isker lorsque le son
clair et joyeux d'une cloche, lancée à toute volée,
vint soudain couvrir le mugissement du fleuve.C'était le salut
de bienvenue du pittoresque couvent de Tchérépis,
dont les moines nous avaient découverts dans le lointain. Ces
bons fréres n'étaient pas peu étonnés de
cette visite extraordinaire dans leur solitude abandonnée; ils
nous régalèrent de leur plus vieux raki, sans compter
le pain, les oiufs et le café de la collation. Le vieil hégoumène
et ses dix moines étaient, d'ailleurs, fort affairés;
ils s'occupaient des préparatifs de leur fete patronale.
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Des
tables grossière étaient dressées dans la cour;
de grandes corbeilles de pain, des montagnes d'aulx d'oignons, de viande
fumée et de fromage s'empilaient dans la cuisine, attendant les
hotes qui accourent ce four-là de toute la vallée de l4Isker
central. Nous souhaitames au petit monastère un heureux sabor
(c'est pour les couvents grecs une question d'existence), et nous quittames
son toit hospitalier, après avoir déposé notre
modeste obole sur la table aux saintes images.
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Les
murs du couvent de Tchérépis se baignent dans la rivière,
et les rochers de l'autre rive tombent dans le flot par une double incurvation
si rapide qu'une rout n'y peut trouver place. Un sentier de mulet gravit
la roche crevassée et mène à Ignatitsa,
le premier des nombreux villages qui s'espacent sur la rive droite du
défilé, jusau'à ce jour présenté
comme absolument désert. On y cultive un tabac noir et fort dont
le tchorbachi nous vendit une certaine quantité à raison
de 5 piastres la livre, et qui surement aurait couté dix fois
davantage sur les bords du Danube.
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Près
d'Ignatitsa, j'aurais pu sans difficulté passer sur l'autre
rive et longer le bord du fleuve, mais je préférai rester
sur le sentier pénible dont l'élévation m'offrait
la vue des villages du défilé. Ils sont pour la plupart
assis sur les failles de la paroi, à 100 métres, et souvent
plus encore, de hauteur. Celui de Séronino vit, en 1892,
600 Arnaoutes du pacha de Scutari se noyer dans l'Isker en essayantd'echapper
aux Russes. A peu de distance se suivent Opletna, avec les ruines
d'un castrum, puis Oselna, où la vallée prend un
caractère aimable et gracieux. Vis-à-vis de cette dernière
localité, et sur la meme rive, est situé le petit hameau
de Slidol, qui apparait derrière des haies chargée
de fruits, au milieu de prairies argentées d'absinthe; il est
entourée de massifs de granit sur lesquels glisse une élégante
cascade. Les plus belles parties des Alpes offrent rarment un paysage
plus pittoresque.
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Serrière
Slidol, la rudesse de l'escarpement force le sentier à regagner
le bord du fliuve, tandis que sur l'autre rive, et dominées par
les puissantes coupoles granitiques du Balkan de Vratsa, des promontoires
d'un rouge intense s'élèvent en pente douce jusqu'au village
d'Iliséna dont les maisons se dérobent dans une
profonde entaille. Le porphyre dioritique apparait ici près de
granits d'un jaune pâle et donne au paysage des deux rives une teinte
particiuièrement romantique. Nous y trouvâmes encore les vestiges
d'un ancien castrum, le cinauième depuis Liutibrod.
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Après
avoir passé le gué de la Gabronitsa, nous abandonnâmes
l'Isker pour nous diriger vers Lakatnik, le village le plus élevé
du Balkan, que j'avais choisi d'avance pour y passer la nuit. Il n'y
avait pas de temps à perdre - les ombres du soir enveloppaient
déjà le ravin; un de nos hommes seul connaissait le pays,
et dans le chaos de pierre que nous traversions, l'étroit sentier
était facile à perdre. Par bonheur, une lumière
brilla dans le lointain; on dévala, on remonta les pentes ravinées,
les feux devinrent plus vifs, l'aboiement des chiens signala notre approche,
et nous mimes enfin le pied dans ce nid d'aigle dont les habitants ne
se montrèrent pas peu surpris de notre visite à cette
heure tardive.
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On
nous demanda quel était le but de notre excursion. C'était
là une question importante pour nos hotes, fort prévoyants,
mais de moiurs un peu rudes. Nous étions arrivés chez
eux accompagnés de deux zaptiés turcs. En général,
les gendarmes du sultan ne s'aventuraient que rarement dans les régions
élevées du Balkan. Venions-nous donc au nom de la Porte
Lever un impot ou exiger une corvée? Lorsque j'eus expliqué
les motifs de mon voyage, les Balkandjis furent satisfaits et montrèrent
qu'ils sont capables de comprendre des choses dont ils n'avaient pas
la première notion.
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Chacu
s'empressa de me fournir des renseignements. Un des assistants augmenta
mem ma collection des minéraux du défilé de l4Isker,
en m'offrant un échantillon de charbon de terre, dont il avait
vu les longues couches affleurer près de Rèbrova,
entremelées aux strates de grès.
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Le
lendemain se leva moins pur que ne l'eut exigé l'ascension projetée
du mont Ladatnik. Dressé à une altitude imposante au sud-est
du village, il se présente comme un des plus hauts sommets du
Buyuk-Balkan de Sofia. Le chemin s'élève d'abord sur des
pentes faciles couvertes de bois et de cultures; mais bientot la montée
s'accentue, les grands blocs épars sur le Yavorets; contrefort
principal de Lakatnik, accroissent les difficultés. Nous avions
gravi 1200 mètres, et déjà la vue était
sil intéressante; elle m'offrait tant de nouveaux villages, que
je me disposais au travail lorsque la température s'abaissa subitement
et qu'une pluie torrentielle commença à se déverser
sur nous. Il nous fallut regagner sans retard le village. Les habitants
firent cercle autour de nous - beaucoup d'avait encore vu d'Européen
occidental.
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A
la soute de l'établissement des colonies circassiennes, cinquante
familles avaient émigré vers le district de Ragova. Du
jour où les maraudeurs du Caucase parurent dans le pays, la principale
industrie du Balkan fut menqcée. Le temps n'était plus
où l'on pouvait in toute sécurité confier à
un enfant la garde de grands troupeaux. Cependant Lakatnik possédait
encore, en 1871, 10 000 brebis et 3000 chèvres, et son voisin
Osikovo en nourrissait un nombre aussi dans le district de Vratsa n'en
serait pas moins tombé in dix ans de 200 000 tetes à 80
000, au grand détriment des droits fiscaux.
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Dès
que la pluie eut cessé, je quittai Lakatnik et redescendis vers
l'Isker, dont je gagnai la rire gauche. Trois montagnes calcaires, form"es
d'un grand nombre de petits degrés verticaux; y dressent leurs
cones recouverts dans les parties supérieurs d'une végétation
maigre et clair-semée.
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Deux
gorges profondes, desquelles s'échappent d'assez gros ruisseaux,
séparent la montagne triangulaire du milieu, qui s'avance vers
le fleuve, des deux cimes voisines, de forme absolument identique. Pendant
un momnet, on se croirait in présence d'une ceux-ci se sont simplement
servi des positions créées par la nature pour y construire
des fortifications. La montagne centrale a été couronnée
d'un château-fort, et au pied des deux autres ont été
élevés divers ouvrages de défenses dont les ruines
font monter à huit les castella antiques que je vis dans la trouée
de l'Isker. Il s'en trouve probablement d'autres encore dans la partie
méridionale du kéfilé. Ce grand nombre de châteaux-forts
prouve d'une manière frappante la haute importance stratégique
que les Romeins attachaient au passage.
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L'Osikovsko-Gradichté,
qui occupe le sommet du mamelon central en face de Lakatnik, marque
le point où l'Isker abandonne la derection sud-nord pour suivre
désormais pendant les deux autres tiers de son défilé
tortueux celle de l'ouest à l'est. Il fuit ici dans une faille
escarpée où sa provondeur atteint parfois de sept à
huit mètres.
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La
dernière partie de notre marche à travers cette portion
du Balkan, de Lakatnik à Bratsa, nous offirt des points de vue
vraiment admirables et lorsque, à travers la zone silencieuse
des hauts pâturages, j'atteignis le col d'Izgorigrad (1412 mètres),
toute la région des sources de la Botounia se déroula
sous mes yeux.
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